Alors que les États-Unis de Donald Trump ont lancé leur grande offensive douanière et que le reste de la planète serre les rangs pour éviter un détricotage anarchique des accords de libre-échange régissant le commerce mondial, le gouvernement chinois se montre particulièrement agacé par une proposition de loi visant à taxer les produits textiles issus du secteur de la fast fashion.
Pékin dénonce une attaque ciblée contre ses exportations
L’irritation est palpable à Pékin. Le projet français, porté par la députée Anne-Cécile Violland, prévoit d’imposer un malus environnemental pouvant atteindre 10 euros par vêtement bon marché, soit une hausse d’environ 50 % pour certains produits. Derrière l’argument de la lutte contre la pollution générée par la fast fashion, le gouvernement chinois voit surtout une menace directe contre ses exportations. Le Global Times, quotidien proche du pouvoir, s’est empressé de relayer les craintes du secteur. « Cette proposition de loi aura un impact direct sur les exportations de textile chinois vers la France et l’Union européenne », a prévenu Xu Yingxin, vice-président de la China National Textile and Apparel Council (CNTAC).
La Chine, principal fournisseur de textile de l’Hexagone, est en première ligne. En 2023, plus de 30 % des vêtements importés par la France provenaient de Chine, selon les données des douanes. Les entreprises du Guangdong, du Zhejiang et d’autres provinces industrielles sont directement menacées. Pour Pékin, cette proposition française risque d’encourager d’autres capitales européennes à emboîter le pas à Paris. Un scénario que les officiels de Pékin redoutent, alors que les exportations du pays sont déjà sous pression du fait des restrictions imposées par Washington.
Pékin met en garde contre un virage protectionniste de l’Europe
« Protectionnisme déguisé », dénonce le ministère chinois du Commerce, qui a officiellement exprimé sa « vive préoccupation » par la voix d’un porte-parole cité par l’agence Xinhua. La Chine exhorte la France à respecter « l’esprit de coopération prôné dans le partenariat stratégique global sino-français » et met en garde contre un signal négatif envoyé à l’ensemble de l’Union européenne.
L’agacement chinois est d’autant plus marqué que les relations bilatérales avaient semblé se réchauffer ces derniers mois. Emmanuel Macron avait souligné, lors de son déplacement à Pékin en avril 2023, la volonté de renforcer le dialogue économique et commercial. Les dirigeants chinois avaient salué, de leur côté, le rôle singulier de la France au sein de l’Union européenne. D’où la virulence inhabituelle du ton employé. « Ce projet de loi est en contradiction flagrante avec l’appel à la coopération économique formulé par Paris », affirme Lin Yunfeng, président de la China Textile Commerce Association, lors d’un forum du CNTAC à Shanghai.
Plus qu’une simple réaction technique à un texte législatif français, l’inquiétude de Pékin s’inscrit dans un contexte de rivalité commerciale mondiale exacerbée. Dans une note du China Daily, plusieurs analystes pointent le risque d’un « effet domino » en Europe. Des élus néerlandais et allemands se montreraient déjà attentifs à l’initiative française. Si le modèle de régulation environnementale devait s’étendre au niveau européen, le secteur textile chinois serait l’un des premiers à en pâtir.
Les industriels chinois plaident pour la modération
Les grandes entreprises chinoises du secteur, de leur côté, appellent à la modération. Elles rappellent que, malgré les critiques récurrentes, l’industrie textile chinoise a engagé ces dernières années d’importants efforts pour verdir sa production et répondre aux standards internationaux. « Nous comprenons les préoccupations environnementales légitimes, mais elles ne doivent pas se traduire par des barrières déguisées », insiste Lin Yunfeng.
Cette tension commerciale intervient alors que la Chine doit déjà gérer la montée en puissance des sanctions américaines, notamment dans les secteurs de la haute technologie et des équipements stratégiques. Si Paris maintient son cap, elle pourrait fragiliser davantage les relations sino-européennes, au risque d’ouvrir un nouveau front commercial. Les autorités chinoises espèrent encore peser dans les débats parlementaires en France avant le vote définitif prévu courant 2025.
Paris assume sa volonté de réguler la fast fashion
Du côté français, le gouvernement campe sur ses positions. « L’industrie textile est l’une des plus polluantes au monde et la France doit prendre ses responsabilités », affirme-t-on au ministère de la Transition écologique. Mais derrière les arguments écologiques, Pékin craint de voir surgir une Europe plus protectionniste, dans le sillage d’une Amérique de plus en plus offensive sur le front commercial.
Derrière le dossier du textile, c’est donc l’avenir du commerce mondial qui se joue en partie. Le textile ne constitue qu’un maillon d’un ensemble de tensions bien plus large, où se confrontent désormais transition écologique et guerre économique.