Alex Karp, PDG de Palantir, a publié samedi sur X un manifeste en 22 points exposant sa vision du futur, en particulier au niveau de la gouvernance et des rapports entre pays. Il y dépeint, de manière péremptoire et belliqueuse, comment les Etats-Unis devraient agir pour maintenir leur hégémonie et avoir le pouvoir absolu. Le dirigeant conçoit le numérique, et plus largement la technologie, comme un instrument de puissance coercitive, dans un monde qu’il faut dépouiller de toute morale.
Le samedi 18 avril, Palantir a publié sur X un manifeste en 22 points exposant sa vision du XXIe siècle, ou plutôt celle de son PDG et cofondateur Alex Karp. Il s’agit en fait d’un résumé de son dernier livre, The Technological Republic, publié en février. Le patron de la tech y déroule ses thèses sur comment maintenir la domination des démocraties (Etats-Unis et Europe) pour contrer les régimes autoritaires comme la Chine. Il invite les dirigeants occidentaux à miser à fond sur le numérique et l’intelligence artificielle, mais également à se débarrasser des considérations morales, éthiques et politiques.
Alex Karp décrète la fin de l’ère atomique et le début de l’ère de la dissuasion fondée sur l’IA
Dans son manifeste, Alex Karp prédit que l’ère atomique prendra bientôt fin et qu’une nouvelle ère de dissuasion commencera, celle-là fondée sur l’IA. Dans cette perspective, il invite les États-Unis à éviter de se mettre des limites, au risque de se faire dépasser par d’autres puissances qui ne s’encombreraient pas de discours moraux.
« La question n’est pas de savoir si des armes dotées d’intelligence artificielle seront mises au point, mais qui les mettra au point et dans quel but », affirme d’emblée le patron de Palantir. Puis de prévenir que « nos adversaires ne s’attarderont pas à mener des débats théâtraux sur les mérites du développement de technologies ayant des applications cruciales pour la sécurité militaire et nationale » et qu’« ils passeront à l’action ».
La Silicon Valley doit travailler à la domination américaine du monde, selon Alex Karp
Alex Karp appelle aussi la Silicon Valley à faciliter la tache au gouvernement américain en acceptant de franchir ses propres limites et en coopérant pleinement. Selon lui, les entreprises de la tech US ne sont pas assez reconnaissantes envers le pays de l’Oncle Sam, qui leur a permis de grandir dès la fin de la seconde guerre mondiale.
Pour montrer leur gratitude, elles doivent maintenant travailler à la domination américaine du monde. Ce serait d’ailleurs dans leurs intérêts au moment où elles font face à diverses critiques. « La décadence d’une culture ou d’une civilisation, et même de sa classe dirigeante, ne sera pardonnée que si cette culture est capable d’assurer la croissance économique et la sécurité publique », croit-il.
Palantir loue la « puissance coercitive » et la « puissance dure »
Le cofondateur de Palantir (avec Peter Thiel) considère en outre que la victoire des sociétés libres et démocratiques ne peut plus passer par le droit et les libertés tels que nous les connaissons aujourd’hui, mais par une « puissance coercitive » [hard power, ndlr]. Au XXIᵉ siècle, explique-t-il, cette puissance coercitive reposera sur des outils numériques, qui pourraient servir par exemple à la lutte contre la criminalité violente.
En ayant notamment recours à la police prédictive ? Pas très rassurant quand on connait les biais des technologies comme l’IA. Alex Karp pense par ailleurs qu’il faut lever le pied sur les notions de diplomatie et de soft power. D’après lui, le monde actuel impose la « puissance dure »… On se demande si ce n’est pas lui qui conseille Donald Trump depuis quelques mois.
Un appel à mettre fin à la neutralité de l’Allemagne et du Japon
Un autre point qui interpelle fortement est la fin souhaitée de la neutralité de l’Allemagne et du Japon, imposée après la seconde guerre mondiale. Alex Karp considère que la mise hors d’état de nuire de l’Allemagne a créé une correction excessive dont l’Europe paie aujourd’hui le prix fort. Pour ce qui concerne le Japon, il juge que son pacifisme risque de modifier l’équilibre des pouvoirs en Asie.
Mais ces deux pays n’ont pas attendu ses réflexions philosophiques pour lancer leur remilitarisation. Depuis quelques années, ils adoptent des budgets de défenses records, multiplient les achats et les projets de fabrications d’armes. Quand on sait que le réarmement de ces Etats rime généralement avec conflits, on peut nourrir de sérieuses craintes.
Alex Karp remet en question l’idée d’égalité entre les cultures
Notons enfin qu’Alex Karp s’attaque à l’idée d’égalité entre les cultures, et celle de pluralisme. « Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide de sens. En Amérique, et plus largement en Occident, nous avons, depuis un demi-siècle, refusé de définir des cultures nationales au nom de l’inclusion. Mais inclusion dans quoi ? » s’interroge le PDG de Palantir.
Cette autre déclaration s’inscrit résolument (encore une fois) dans la révolution conservatrice mondiale que mènent Donald Trump et sa sphère Maga. Elle dénote aussi et surtout d’une triste vision du monde des patrons de la tech, qui manifestent de plus en plus la volonté de prendre le pouvoir politique. Une ambition pas très réjouissante.
